lundi 21 janvier 2013

Menilmontant 1981-1982

"… On grandit sans s'faire de bile
A Belleville…
Et l'on nag' dans l'abondance
A Ménilmontant." 

Aristide Bruant


Dans les années '60-70, le passage de Belleville (le quartier de mon enfance) à Ménilmontant, les deux principaux quartiers ouvriers du nord-est parisien, représentait une forme d'ascension sociale. Non seulement par la qualité de l'habitat, mais Ménimontant se caractérisait par une qualité de vie qui avait largement déserté le quartier de Belleville… et qui le désertera de plus en plus.

C'est dans ce contexte qu'avait pris vie un des lieux privilégiés de cette vie de quartier, ce que les ENArques nomment un lieu culturel de peur de s'écorcher la bouche en prononçant le mot "artistique". Comme beaucoup de personnes (aujourd'hui encore, il faut le constater) le théâtre m'intimidait. Tout en m'attirant… Pourtant, il suffisait de quelques minutes à pied, de la place du Jourdain à la place Gambetta, pour découvrir un théâtre où l'on pouvait se rendre "comme on va au cinéma", sans être intimidé,… ni se ruiner. Le Théâtre de l'Est Parisien (TEP). On y venait, de plus en plus régulièrement en ce qui me concerne, tout à la fois pour se divertir et réfléchir… comme le voulait B. Brecht dont le spectre rodait dans les cintres. Rien de luxueux dans cette salle bricolée à partir d'un cinéma de quartier,  le Zénith, et dont la porte côté jardin donnait sur une courette où avait été installée un petit lieu théâtral adapté à un public plus restreint.

Ce lieu fascinant était lié de façon indissociable à son fondateur, Guy Rétoré (qu'entre fidèles du TEP nous nommions amicalement "Réto"), qui l'avait créé de haute lutte à partir de sa troupe amateur de la Guilde jusqu'à en faire un théâtre national. Dans celui-ci Réto a produit et accueilli quelques un des spectacles marquants de l'époque, et donné à voir et à entendre les auteurs qui lui tenaient à coeur. L'insertion du public, ou du moins d'une part de celui-ci, dans la vie du théâtre faisait constamment partie de ses préoccupations. Il voyait dans le contact entre équipe théâtrale, auteurs et spectateurs un outil permettant à la fois de former les spectateurs et de "re-sourcer" les artistes en les faisant travailler parmi les "vrais gens"… ceux du quartier. Ce n'est pas ici le lieu pour discuter des résultats des cette démarche. On peut en tout cas constater que sans être unique, elle n'était guère courante à l'époque.

Au début des années '80, Réto se lance dans une nouvelle expérience. Il engage trois jeunes comédiens frais sortis du Conservatoire National (Promotion 1980, Profs: Michel Bouquet, Pierre Debauche), a qui  est confié le soin d'animer une bonne partie de la saison : Nadine DARMON, Jean-Daniel LAVAL, Eric PRAT. Parmi cette animation, une action en direct d'un groupe de spectateurs (plutôt jeunes en moyenne), dont la logique interne me paraît aujourd'hui quelque peu floue. Mais le caractère chaleureux des trois encadrants, leurs personnalités dissemblables réunies dans une complicité communicative, font que le plaisir de faire des choses ensemble est présent. Après quelques journées passées dans la salle de répétition du TEP (le TEP y trouvera refuge après la construction du théâtre de La Colline), nous migrerons dans le théâtre proprement dit (à l'emplacement actuel de La Colline). Les stagiaires (?) se divisent en trois groupes, chacun sur un projet pouvant éventuellement aboutir à une présentation. Projet ambitieux par rapport à nos faibles capacités !

Au final, seul le groupe encadré par Eric Prat (dont je fais parti) aboutira à une présentation. Lucidement Eric avait su limiter ses (nos) ambitions : une présentation muette, avec des images de groupe évocatrices et un habillage de lumières et de son.

Bilan : sans avoir fait d'apprentissage de l'activité du comédien (ce qui ne fut jamais le but), j'avais touché au plaisir sinon de jouer, du moins d'être présent, concentré,... Et puis la découverte des ces trois comédiens, de leur travail (et des contraintes que cela pouvait entraîner), des bons moments passés ensemble (au TEP ou à un café de la place Gambetta), représentait humainement un encouragement à persévérer. Comment, je n'en avais pas la moindre idée. J'avais entendu lors d'une journée à la salle de répétition des stagiaires parler du Théâtre Ecole de Montreuil… mais c'est une autre histoire…

TEP 1982 (photo LR Caron)TEP 1982 (photo LR Caron)
TEP 1982 (photo LR Caron)








lundi 14 janvier 2013

TEM… Suite et fin (…-1990)

(Pour consulter les billets précédents sur le Théâtre Ecole de Montreuil (TEM), cliquer le lien correspondant dans la colonne de gauche)


Qu’y a-t-il de spécifique dans l’écriture théâtrale ?
Philippe Minyana : C’est une langue parlée, à parler, qui sera projetée. Donc, elle a son rythme, ses propriétés. Elle est très différente de la langue romanesque. Je suis toujours gêné, au théâtre, quand j’entends une langue plate, une langue morte, une langue de roman aussi belle soit-elle, si elle n’est pas « mâchée » pour la scène. Un de mes buts est donc de rechercher la langue de théâtre. Je ne suis pas le seul, d’ailleurs. Nous sommes beaucoup d’auteurs préoccupés par la syntaxe de la langue de théâtre.
Recueilli par
Vincent Cambier
Les Trois Coups (http://www.lestroiscoups.com/article-3569978.html)

Il n'est si bonne compagnie qui ne se quitte. Après deux années d'expériences formatrices et enrichissantes, le bonheur de jouer "Le bastringue", puis 'Les diablogues", la magie n'était plus totalement au rendez-vous. Un problème temporaire de disponibilité, associé à la difficulté à retrouver le plaisir partagé des premières années, conduisit à prendre du recul et à quitter le TEM pour un peu plus d'un an… Puis à y revenir, toujours dans le cours de Michèle Bisson. Le groupe initial s'était alors dispersé dans la nature, mais se trouvait remplacé par des "nouveaux" avec qui de nouvelles aventures étaient possibles… et dont nous retrouverons certains, comme Jean-Pierre Fournier, ultérieurement dans d'autres contextes théâtraux. Il y aura des hauts et des bas dans ces nouvelles aventures, et ce jusqu'à un départ définitif (comme élèves, pas comme spectateurs) en 1990. Parmi les "hauts" figure certainement le contact avec une écriture contemporaine particulière, celle de Philippe Minyana. En 1988-89, l'année où Michèle nous proposa de travailler deux de ses textes (Inventaires et Les Guerriers), son théâtre n'était publié que depuis peu de temps. Son écriture sans ponctuation étonnait alors, tout comme son utilisation d'un langage non littéraire évoquant - au moins en apparence - le langage de tous les jours.





 



Photos prises durant les répétitions de "Les Guerriers" (mai 1989)



jeudi 10 janvier 2013

Théâtre de l'Est Parisien (TEP) 1983-1986 : Chronique d'une mort annoncée 1

(1) Dans la jungle de la ville

"Le théâtre est l'un des lieux où le fracas des sonorisations et des poncifs proclamés se tait. Dieu merci ! Mais c'est d'abord le lieu des artistes à qui personne ne peut contester la liberté d'écrire, de mettre en scène et de jouer à leur manière. Leur imagination est leur pouvoir et ainsi va le monde. Il se recrée avec eux. Mais tenter quelque chose qui modifie partiellement les règles du jeu et risque même d'enrichir ce jeu, en retrouvant l'écoute d'autrui, n'est pas interdit. Il suffit de passer le pont que les autres ne franchissent pas."
Gilles Costaz, La société sur écoute, in TEP Mémento n° 23


J'ai déjà traité sur ce blog de ce que fut l'originalité du TEP créé en 1963 par Guy Rétoré dans la salle d'un vieux cinéma de quartier (Le Zénith). En plein Ménilmontant, il eu une influence importante non seulement sur la vie d'un quartier mais sur l'évolution de nombreux individus.


Avant de revenir sur mon "expérience vécue" dans ce théâtre, il m'a semblé utile de citer quelques jalons de son évolution. La mémoire s'évanouie vite,… et il y a des faits qui méritent de ne pas être oubliés.
Pour que le TEP puisse jouer pleinement un rôle original comme lieu de création théâtrale, deux questions se posaient : celle de sa reconnaissance et celle de la qualité de l'accueil des spectateurs (et des artistes). Réto "ronchonnait" (je plaisante,… mais il avait un côté ronchon !), rappelant l'exigence transmise par Jean Vilar : permettre aux spectateurs de bien voir, bien entendre et être bien assis constitue la forme élémentaire du respect qui leur est dû .


Première étape : en 1972, Jacques Duhamel, Ministre des Affaires Culturelles, avait fait du TEP un théâtre national. Un théâtre national… dans un vieille salle de cinéma ! Certes les projets de rénovation, ou de reconstruction, n'ont pas manqué durant ces années. Quelques expressions suggérées alors illustrent l'avancée de ces projets : embrouillée, fastidieuse, années de finasseries et de dérobades, calendes grecques, valse hésitation,…
En mai 1981, Jack Lang devient Ministre de la Culture et augmente la subvention du TEP (en fait la subvention qui avait diminué retrouve le niveau de 1978). La reconstruction du TEP est à nouveau à l'ordre du jour, et en 1983, le bâtiment est démoli sur décision de Jack Lang. En attendant, que l'équipe de Réto puisse prendre possession du nouveau théâtre, elle s'installera dans une salle provisoire, aménagée dans la salle de répétition du 159 Avenue Gambetta. Cette salle provisoire est inaugurée en octobre 1983 par trois soirées de variétés auxquelles participent Raymond Devos, Francis Lemarque, et Léo Ferré. Mais… 

Mais… à mesure que le temps passait, il devenait de moins et moins évident que les nouveaux locaux seront attribués au TEP. D'un côté, le pouvoir voulait faire du nouveau théâtre un lieu de prestige. Ce sera le théâtre de la Colline. De l'autre, Réto voulait conserver dans un lieu mieux adapté que l'ancienne salle, la proximité et l'intimité correspondant à sa conception du "théâtre populaire". Pour lui la nouvelle salle, immense bâtisse de métal et de verre, ne correspondait pas à son public. Ce qui était vrai et faux. FAUX, dans le sens où le Théâtre de la Colline bénéficia non seulement d'un lieu, mais aussi de la création laborieuse d'un public "de quartier" qui avait été une des fonctions du TEP jusque là. Mais ce public sera dispersé au sein d'une masse de spectateurs venant à la Colline comme ils allaient dans d'autres "lieux de culture" dispersés en banlieue. On peut même supposer que pour certains s'aventurer dans ce Ménilmontant, village de province en plein Paris (enfin… en périphérie !), ajoutait au plaisir du théâtre celui de l'exotisme. VRAI, dans le sens où recréer l'ambiance propre à ce qu'avait été jusqu'ici le TEP dans ce palais de verre aurait été un pari stupide. 

C'est donc ainsi que ce qui devait arriver (faudrait-il écrire ce qui avait été prévu et programmé ?) arriva.   Il ne semble pas que le ministère fit de grand effort pour faire fléchir Réto. A l'automne 1986, Robert Hossein est considéré comme le nouveau directeur, mais il faudra attendre le printemps suivant pour que la nomination ait lieu. L'élu sera Jorge Lavelli, remplacé en 1996 par Alain Françon (puis Stéphane Braunschweig en 2010).
 
Retour à la case départ, c'est à dire dans la salle provisoire (!) de l'Avenue Gambetta. Réto, reste - et restera - dans cette salle, en conservant le nom de théâtre de l’Est parisien, et en dépendant du nouveau théâtre dont il est en quelque sorte locataire. Le TEP devient alors simple "structure de production et de diffusion" puisque pour les autorités le successeur de l'ex-TEP théâtre national,… c'est la Colline. C'est donc dans une salle de dimension modeste mais de conception chaleureuse que se déroulera la deuxième partie de la vie du TEP (1). 


Un dernier mot avant de conclure provisoirement. Bien que n'ayant pas le goût d'étaler ma vie privée sur la voie publique, pour que ce qui suivra soit plus clair, je préciserai que au moment ou prenait corps la deuxième vie du TEP (… comme d'ailleurs par la suite), l'ex-chef d'orchestre et l'ex-violoniste du Bastringue vivaient en couple (comme on dit dans Facebook). J'utiliserais donc par la suite le Je ou le Nous sans plus de précision. Ajoutons que durant ces années, nous avions déménagé dans une petite rue de Ménilmontant, où - par un hasard faisant bien les choses - certaines de nos fenêtres donnaient sur l'arrière du bâtiment du nouveau TEP. Nous pouvions quasiment aller au théâtre en chaussons ! 

Un ultime dernier mot. Pour tout ce qui concerne les péripéties du TEP mentionnés ci-dessus, à chaque fois que j'ai eu un doute ou un trou, j'ai plongé la main en bas et à gauche de la bibliothèque et j'en ai ressorti le livre d'Alfred Simon "Le TEP, un théâtre dans la cité" (Ed. Beba). Sur la page de garde de notre exemplaire, quelques lignes manuscrite de George Werler qui se terminent par ces simples mots : "A tout à l'heure". A tout à l'heure donc, ou plutôt à plus tard, pour retrouver la deuxième vie d'un théâtre pas comme les autres, et voir comment une aventure censée durer une saison se prolongea sur plusieurs années.




(1) Guy Rétoré laissera sa place de directeur en juillet 2001, après une longue polémique l'opposant à Catherine Trautmann sur la nomination de son successeur, Catherine Anne. 

D'un Dialogue aux Enfers,… l'autre...


« Écoutez-moi et vous en jugerez. Il s'agit moins aujourd'hui de violenter les hommes que de les désarmer, de comprimer leurs passions politiques que de les effacer, de combattre leurs instincts que de les tromper, de proscrire leurs idées que de leur donner le change en se les appropriant. » (Propos prononcés par Machiavel dans le texte de Maurice Joly)


1983 - Le Petit Odéon (alors annexe de la Comédie Française) programme une adaptation par Pierre Franck du texte de Maurice Joly "Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu". Tout concoure à en faire un grand moment de théâtre : l'adaptation, la mise en scène dont la simplicité rivalise avec l'efficacité, et les deux comédiens : Michel Etcheverry et François Chaumette… époustouflant. Sans oublier bien entendu le texte de Maurice Joly, dont peu se souviennent qu'il conduisit son auteur en prison,… puis finalement au suicide.


Grande était alors la tentation de se reporter au texte initial pour retrouver et approfondir les réflexions de l'auteur. Surprise. Le texte était introuvable. Pas interdit. Pas épuisé. Banni ! Apparemment, y compris par les libraires eux-mêmes. Censure officieuse, auto-censure ? Il ne restait qu'à se mettre en chasse d'exemplaires d'occasion. Pas facile ! En attendant la réédition en 1992 par un éditeur courageux, Allia

Il restait aussi la possibilité d'une piqure de rappel. Une occasion eu fut donnée fin 1984 par la manifestation "Feux d'Automne" organisée pour le 20° anniversaire de la fondation du Théâtre Ecole de Montreuil (TEM). Le Dialogue figurait parmi les 24 spectacles programmés à cette occasion. Conclusion : non seulement le spectacle supportait d'être revu à un an d'intervalle, mais le plaisir, la jubilation, et l'admiration pour la performance des comédiens étaient aussi éclatants que lors de la première découverte du texte.



La suite… Il y a des textes qui vous poursuivent et vous poursuivront toujours ! D'autant plus que la comparaison entre le texte de Maurice Joly et la version de Pierre Franck montre à la fois la richesse du matériau de départ et l'apport de l'adaptateur faisant d'un texte long et non dépourvu de lourdeurs un texte percutant (et totalement d'actualité). La tentation était grande de profiter de cette richesse du texte pour commettre une nouvelle ré-écriture. .
Et puis finalement, j'en suis venu à me poser une question : que serait aujourd'hui l'enfer dans lequel pourrait s'affronter deux maîtres de la dialectique politicienne. Ceci ne pouvait que peser sur l'utilisation faite du texte de Maurice Joly.